Des Fêtes hors du commun : la tristesse et des dons précieux

D’autres comme moi, sûrement, ont le cœur déchiré par le décès récent d’un être cher, alors même qu’arrivent les fêtes de l’Action de grâce, de Noël, de Hanoukka et du Nouvel An. J’espère que les réflexions qui suivent les aideront à surmonter les douleurs de la perte.
 

Ces périodes de réjouissance peuvent exacerber gravement la douleur que provoque la mort d’un être cher. Beaucoup se sentiront coupés d’un entourage emporté par la consommation matérielle et l’esprit festif. Comment ne pas être blessés, du reste, par la vie qui continue comme de si de rien n’était, tandis que notre monde est profondément bouleversé par l’absence. Les autres sont si joyeux – ou paraissent l’être – mais nous sommes assommés par un deuil très contraire à l’esprit du temps.
 

J’ai perdu beaucoup de bons amis et un proche parent cette année, mais c’est la perte de Bill, mon meilleur ami depuis plus de 60 ans, qui m’a été le plus difficile. Bill est né seulement trois jours avant moi, et nous avons grandi à deux rues l’un de l’autre. Nous jouions ensemble avant même la maternelle. Nous avons fréquenté les mêmes écoles et nous étions devenus les meilleurs amis du monde au secondaire (il combattait alors une maladie grave). Nous avons dirigé ensemble la production de l’album des finissants. Ni l’amour ni nos carrières universitaires respectives ne nous ont empêchés de rester en contact au fil des ans. J’ai toujours eu grand plaisir à raconter des anecdotes sur sa remarquable vie professionnelle et publique et sur les débuts de notre relation.
 

Nos vies se sont rapprochées voici environ douze ans, quand nous nous sommes tous les deux établis dans la région de San Francisco. Nous avons fait équipe à nouveau pour produire un livre intitulé Catching Your Breath in Grief…and grace will lead you home (retrouver le souffle malgré le deuil… et être ramené par la grâce parmi les siens). Il nous semblait qu’une grâce particulière nous avait réunis pour raviver notre amitié et parler de tout ce qui importe vraiment. C’est un beau cadeau pour des personnes endeuillées. Les photographies de nature prises par Bill illustrent si magnifiquement mes textes!
 

Puis, un matin de la fin de mai, on a trouvé Bill mort dans son lit. J’ai été d’autant plus touché que je savais à quel point il avait été seul les derniers jours, voire les dernières années de sa vie. J’ai été vraisemblablement la dernière personne à lui parler. Je ressens jusqu’à la moelle à quel point mon état d’esprit si en désaccord avec l’atmosphère des fêtes à venir peut m’isoler et m’emplir de ressentiment et d’une intense tristesse.
 

J’ai longtemps pensé que ces déchirements du cœur nous amenaient à aimer dans l’absence après avoir aimé dans la présence. Tout au long d’un deuil, nous réapprenons le monde tel que notre expérience l’a construit et rempli d’objets, de lieux, d’événements, de gens et de diverses facettes de nous-mêmes qui nous rappellent douloureusement le départ de ceux que nous pleurons. Il est difficile, pourtant, de réapprendre comment nous y sentir à nouveau « à notre place » (c’est le travail du cœur) et comment remodeler notre vie quotidienne et aborder des chapitres nouveaux et inattendus de l’histoire (c’est le travail de l’esprit).
 

Pour émerger de cette peine et entreprendre le difficile travail du deuil, il faut entre autres prendre conscience que c’est justement dans ces moments de la vie où on se trouve le plus étroitement connecté avec les proches disparus que leur absence se fera le plus cruellement sentir. Il suffit de détourner notre attention de la douleur provoquée par la séparation pour comprendre ce lien. Khalil Gibran l’a très bien exprimé : « Quand vous êtes plein de tristesse, regardez de nouveau en votre cœur, et vous verrez qu’en vérité vous pleurez ce qui fut votre délice. » La douleur n’est pas seule au rendez-vous des objets, des lieux, des bons repas, de la musique et des activités qu’ils ont vécus et laissés derrière eux. Nous y retrouvons aussi leur âme et leur esprit, comme d’ailleurs dans ces aspects de nous-mêmes que nous avons partagés avec eux ou qu’ils ont influencés : nos motivations, nos dispositions, nos désirs, nos intérêts, nos préférences, nos valeurs, nos comportements, nos habitudes, notre âme et notre esprit.
 

Dans son journal intitulé Apprendre la mort, écrit après la mort de sa femme, C. S. Lewis blâme d’abord Dieu pour sa souffrance. Dieu qui, pense-t-il, lui claque la porte au nez quand il va vers Lui par ses prières, dans un moment de désespoir. Il comprend ensuite que sa douleur vient de son propre « besoin désespéré ». Il écrit plus loin : « Il vient de se produire quelque chose de tout à fait inattendu. C’est arrivé ce matin de bonne heure. Pour diverses raisons […] j’avais le cœur plus léger que ça n’avait été le cas pendant des semaines. […] Et tout d'un coup, au moment où j'étais le plus loin de pleurer H., je me suis souvenu d'elle à la perfection. […] Ce fut comme si, avec le chagrin, une barrière venait d'être levée. » Après cette expérience, Lewis sent que la porte n’est plus fermée quand il s’adresse à Dieu. Au contraire, Dieu lui a donné la vie et a ouvert son cœur à l’amour de sa femme, sur le tard, lui permettant de l’aimer davantage, même dans la séparation. À la toute fin de son journal, il choisit de louer Dieu et sa femme, « Lui comme celui qui donne, elle comme le don reçu », pour atténuer la douleur de l’absence. « La louange est un mode de l’amour qui contient toujours un élément de joie. […] Ne jouissons-nous pas plus ou moins de ce que nous louons, si éloignés que nous en soyons? »
 

Au lieu de se concentrer sur la douleur de la séparation, mieux vaut donc se concentrer sur la vie des êtres qu’on a aimés et dont on porte le deuil, pour les apprécier comme des cadeaux irremplaçables. Leur mort n’efface en rien la réalité et le sens de leur vie. On ne peut chérir un proche disparu et son héritage que si on en accueille le souvenir. En intégrant des morceaux du passé à l’expérience présente, on enrichit le présent des souvenirs et le partage de ces souvenirs avec autrui. On renoue avec une partie de ce que la vie a offert de mieux, on reconnaît et on chérit l’héritage des disparus, on sent la chaleur qui émane de l’amour réciproque. Comme Lewis, on peut aller à leur rencontre et les conserver dans des lieux de louange, de gratitude et de joie, dans son cœur.
 

Connaître et aimer un être cher, et être connu et aimé de lui laisse en nous et imprime sur notre mode de vie une marque indélébile. Son héritage est en partie d’ordre pratique : des biens matériels, un patrimoine biologique, des obligations et des responsabilités, des avis et des conseils, une habileté particulière, divers champs d’intérêt et, dans certains cas, une vocation. Il peut aussi être d’ordre sentimental : c’est le cas des racines qui nous lient à des traditions individuelles, familiales et communautaires; d’une histoire et de ses personnages; d’une façon de prendre soin et de se soucier, parce qu’on les aime, de choses, de lieux, d’aliments et de musique, de nous, d’autrui, de nos familles et de notre entourage. Son héritage, enfin, peut être d’ordre spirituel : la chance de profiter d’une expérience à nulle autre pareille, de pouvoir déployer des efforts pour améliorer sa vie et devenir ce qu’on peut être de mieux, bref de changer et de grandir, de vaincre l’adversité (y compris la tristesse) et de chercher à comprendre.
 

On peut sonder sa peine pour se rappeler la vie, l’âme et l’esprit de ceux qu’on pleure aux Fêtes; partager des souvenirs avec des parents et des amis; s’approprier l’héritage des chers disparus. Ce sont assurément les plus précieux cadeaux qu’on aura reçus, bien plus précieux encore que tous les cadeaux matériels jamais échangés! Et il n’y a pas de meilleur temps de l’année pour apprécier ce genre de cadeau et s’en montrer reconnaissant.
 

La mort de Bill cette année met ces idées à l’épreuve et je dois dire qu’elles me sont fort utiles. La peine que me cause son absence restera toujours, mais je sais maintenant qu’elle ne doit pas toujours dominer mon expérience du deuil. Je comprends, même si cela m’attristera toujours, qu’il n’était pas en mon pouvoir d’empêcher Bill de mourir si seul. J’ai pu, au-delà de ces regrets, revendiquer et chérir tout ce que Bill m’a laissé, y compris ces anecdotes à son sujet, qui me raviront et que je répéterai jusqu’à ma mort; cette remarquable mosaïque qu’il a fabriquée à l’adolescence et qui orne un mur de ma maison; ses inoubliables photos et l’âme et l’esprit qui les habitent et que je peux partager avec les lecteurs de mon nouveau livre; l’empreinte indélébile qu’il a imprimée sur ma vie au fil de toutes ces années pendant lesquelles nous nous sommes connus. Aucun doute : je chérirai ces cadeaux pendant les Fêtes : celles de cette année et toutes les autres.
 

Il semble que j’aie trouvé ma propre façon de faire mon deuil si je me reporte à ce passage de Catching Your Breath in Grief…and grace will lead you home (traduction libre) :
 

Reconnaissance
 

C’est en acceptant la souffrance comme prix de l’amour qu’on vit la vie le plus intensément. On ne souffrirait pas tant si on ne nous avait pas déposé en ce lieu unique sur la grande toile de la vie, si on ne nous avait pas donné une vie à vivre, l’âme et l’esprit pour la vivre, et le privilège d’aimer et d’être aimé par celui ou celle dont on porte le deuil. La douleur de son absence est indissociable de la joie de partager la vie avec lui ou avec elle.
 

Éviter d’aimer par crainte de souffrir, c’est se priver de tout ce qui nous manquera après la mort d’un être cher. Laisser la peur nous dominer durant les chapitres restants de la vie nous coûtera en plus tout ce qui nous reste.
 

Quand on comprend la chance d’avoir eu un être cher, une grâce infinie fait en sorte que le courage, l’espérance et la joie font pièce à la peur, au désespoir et à la tristesse. Et cette grâce donne à la vie sa plénitude.
 

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Au cours de ces Fêtes qui approchent, puisse chacun de vous vaincre la tristesse du départ des êtres chers, en chérir le souvenir et leur être reconnaissant de leurs dons les plus précieux.

 

Publié: octobre 2012

 

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