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Arrêtons-nous et prêtons l’oreille

L’avènement de l’aide médicale à mourir transforme la pratique des professionnels de la santé du Canada et nous plonge dans une période de changement et d’incertitude.

Cette question plus que troublante polarise l’opinion. Dans ces circonstances, il pourra être utile de nous raccrocher à l’un des impératifs absolus de la prestation des soins de santé : réduire le fardeau de la souffrance liée à la maladie. Peu importe notre avis personnel ou professionnel sur la question, ce principe fondamental pourra nous aider à soutenir les patients qui demandent l’aide médicale à mourir.

Mais comment s’atteler au problème de la souffrance sans établir un rapport avec la personne, et non seulement le patient, qui l’éprouve? Il faut lui accorder du temps et lui prêter une oreille très attentive; autrement dit, faire une pause pour nouer le dialogue. Certes, le milieu dans lequel les soins sont prodigués n’y est pas toujours propice, mais l’expression de la volonté de celui qui ne veut plus vivre commande indubitablement un temps d’arrêt et l’ouverture d’un dialogue.

Prêter l’oreille à celui qui exprime ce vœu, c’est sonder sa souffrance. Il ne s'agit pas de parler, littéralement, de l’aide médicale à mourir, mais plutôt de passer en revue la situation de la personne et son expérience de la maladie. Bref, ce qui sous-tend son désir d’une mort plus rapide que ce que la nature semble annoncer.

Nous avons tous le titre de compétence qu’il faut pour établir le dialogue avec ceux qui souffrent : nous sommes nous aussi des êtres humains. Peut-être même avons-nous éprouvé une lourde perte ou le fardeau de penser à ce que l’avenir nous réserve. La capacité de prendre le temps qu’il faut pour établir le dialogue et tendre la main à une personne en détresse n’est pas une procédure clinique complexe, mais une obligation fondamentale de tout être humain.

Dans quelle mesure prêter l’oreille? Tout dépend de notre formation, de notre expérience clinique, de notre expérience de la vie et du contexte, c’est-à-dire de notre cadre de vie en général, mais aussi de facteurs culturels et spirituels. Il se peut qu’un collègue connaisse mieux la personne et sa situation et soit donc plus apte à aborder avec elle le sujet délicat de sa qualité de vie. Il se peut également que des contraintes de temps nous obligent à reporter la discussion. Quoi qu’il en soit, le simple fait de faire une pause et d’établir un lien traduit la compréhension et la compassion et peut être très utile sur le plan thérapeutique.

Imaginons une personne qu’on emmène en fauteuil roulant ou en civière vers le service de radiothérapie où l’on irradiera sa tumeur maligne. À l’arrivée, l’exaspération et le désespoir la poussent à dire au médecin : « J’aurais préféré qu’on m’emmène au service d’aide médicale à mourir! » Imaginons maintenant deux réactions très différentes et leurs effets sur le patient. Dans le premier cas, le médecin répond : « Vous savez, cette idée ne m’est pas très familière et je ne suis pas certain de vouloir m’embarquer là-dedans. » Dans le second, le médecin met la main sur l’épaule du patient et lui dit « Tout ça, c’est énorme pour vous. Je suis vraiment désolé de voir ce que vous éprouvez. Après le traitement, j’aimerais vous revoir dans votre chambre pour parler de tout ça avec vous si ça vous convient. »

Dans le second cas, le médecin est allé jusqu’à s’engager auprès du patient. Bien entendu, nous ne sommes pas tous à ce point à l’aise ou capables d’explorer avec un patient la détresse sociale, culturelle ou spirituelle qui l’accable. Heureusement, toutefois, des collègues d’autres professions peuvent nous apporter à cet égard une aide précieuse. Chose certaine, notre engagement n’est pas affecté par l’aide médicale à mourir; autrement dit, l’avènement de l’aide médicale à mourir n’a rien changé à notre obligation d’établir le dialogue avec les patients qui expriment leur souffrance et leur désespoir.

Malheureusement, nous sommes nombreux à nous croire incapables de parler de la peur, de la tristesse, de la colère, des regrets et du sens de la vie, c’est-à-dire d’explorer ces aspects de la détresse qui ne sont pas purement physiques. Notre société évite généralement ce genre de conversation, et ce type de compétence n’est pas une priorité de la formation ou de la pratique médicale. Nous, médecins, maîtrisons mal le langage de la souffrance, tout comme la majeure partie de la société, ce qui met en lumière une lacune de la formation médicale, du baccalauréat jusqu’à la spécialisation.

Prendre le temps d’établir un dialogue avec une personne dans son intégralité, et non seulement à propos des manifestations physiques et des conséquences de sa maladie, ce n’est pas soustraire un temps précieux à la pratique de la vraie médecine. C’est plutôt un moyen dynamique et efficace d’arriver à parler de l’incidence de la maladie sur le patient. La sincérité d’un lien d’empathie peut avoir un effet profond. Il suffit parfois de suspendre brièvement la conversation, de serrer la main du patient, d’observer avec lui un silence qui montre que vous avez compris la gravité de la situation et que vous reconnaissez la légitimité de ses préoccupations. 

L’aide médicale à mourir bouleverse le paysage de la prestation des soins. Les professionnels de la santé ne voient pas tous du même œil cette question complexe et controversée, mais il ne faut jamais oublier notre obligation commune : nous devons veiller à réduire la souffrance que cause la maladie. Peu importe notre vision de l’aide médicale à mourir, nous avons une obligation fondamentale envers ceux qui souffrent : les écouter avec la plus grande attention.