Vos histoires

Vivre après la perte d’un être cher
 



J’ai fait carrière dans le milieu universitaire pendant plus de trente ans comme psychosociologue et psychologue du développement. Je m’intéressais particulièrement aux questions entourant le vieillissement et la mort. Je suis maintenant à la retraite. En tant qu’universitaire et scientifique, il m’était important de me baser sur des faits pour découvrir la vérité et la réalité à propos de ce que je considérais comme les choses importantes de la vie.

Maintenant que je ne suis plus un universitaire, j’ai moins besoin de recourir à une approche aussi factuelle de « ce qui existe » pour me guider et je suis ouvert à la réalité de « ce qui pourrait exister ».

Dans mon cours sur les questions entourant la mort, que j’ai mis sur pied et enseigné pendant des dizaines d’années, une semaine était consacrée au deuil des survivants d’un décès. Nous y abordions les changements physiologiques, les réponses émotionnelles, la relation avec le défunt et son effet sur le deuil, la durée du deuil, l’état de la recherche, le rôle des groupes de consultation et d’entraide, etc. Tout cela était surtout basé sur les résultats d’études auprès d’un grand nombre de participants.

Plus tôt cette année, Joyce Carol Oates a publié un livre intitulé A Widow’s Story: A Memoir, dans lequel elle raconte sa vie après la mort de son mari. Dans une entrevue accordée à Michael Enright à la radio anglaise de Radio-Canada, elle raconte que, malgré tous les conseils bienveillants qu’elle a reçus, la seule chose qu’un veuf ou une veuve doit faire la première année, c’est « simplement de survivre ». Ce commentaire vient renforcer ma conviction qu’il y a toutes sortes de façons de survivre à la mort d’un être cher.

Je n’ai pas l’intention d’essayer de vous présenter mon deuil comme une expérience typique, normale ou susceptible de correspondre à ce que les gens généralement ou devraient vivre, car je crois en l’unicité de chaque individu. Le bagage que deux personnes amènent dans un couple forme un ensemble encore plus singulier et vivant de sentiments, d’espoirs, d’idéaux, etc. Mais il y a peut-être là certaines similitudes.
 

Les derniers jours et la mort de S.

S. et moi étions en couple depuis 15 ans (y compris les fréquentations avant le mariage) au printemps 2008. Peu avant notre 15e anniversaire, nous avons quitté notre maison à deux étages pour une maison de plain-pied. C’est elle qui avait insisté pour que nous déménagions : elle sentait que nous prenions de l’âge, mes genoux me faisaient souffrir et rien n’indiquait que les choses iraient en s’améliorant. Le temps était venu d’assurer nos arrières, d’assister à la nouvelle vie de notre fils avec sa fiancée et d’espérer la venue de petits-enfants. Nous avions planifié notre avenir, décidé des rénovations nécessaires à la maison et commencé à nous préparer mentalement et physiquement pour un voyage à vélo en Allemagne à l’été 2009. La vie était belle.

À la mi-novembre, nous sommes allés au restaurant pour célébrer mon anniversaire. Nous avons passé une belle soirée à parler de nos projets d’avenir tout en faisant des réflexions sur le passé. Je me rappelle très bien ce qu’elle portait, ce que nous avons mangé et à quel point nous étions bien ensemble.

Quelques jours plus tard, nous terminions une autre session de 8 semaines de cours de français à l’Alliance Française, en prévision d’un possible voyage en France en 2010.

S. avait un rhume dont elle n’arrivait pas à se défaire. Elle est donc allée passer des tests de sang la semaine suivante. Quelques jours plus tard, soit le 28 novembre, nous avons reçu un appel de notre médecin de famille qui lui demandait de se rendre à l’hôpital sur-le-champ, car il soupçonnait une forme de leucémie à évolution rapide. Elle a été admise à l’unité de leucémie, et le diagnostic de leucémie myéloïde aiguë est tombé.

Deux jours plus tard, elle était sous l’effet de puissants sédatifs à l’unité des soins intensifs. Dix jours plus tard, le 10 décembre, elle s’éteignait après avoir connu une période d’éveil de deux jours.

Depuis la mort de S., je mène une vie en montagnes russes : beaucoup de bas et très peu de hauts. Je suis étonné du temps qu’il m’a fallu pour me rendre compte qu’elle était vraiment morte (et il m’arrive encore de ne pas y croire tout à fait). Lors d’une discussion avec ses sœurs il n’y pas si longtemps, nous avons constaté qu’il nous arrivait tous encore d’être incrédules.

Les facteurs qui influencent le deuil

De nombreux facteurs influencent le deuil : La personne disparue était-elle un parent, un ami, un collègue de travail, un enfant, un conjoint? La relation avec cette personne était-elle bonne ou mauvaise? La relation était-elle privée ou publique? La mort a-t-elle été rapide ou lente? Violente ou paisible? Prévue ou inattendue? Dispose-t-on d’un bon réseau de soutien? A-t-il fallu prendre des décisions en fin de vie, ou les décisions ont-elles été prises par d’autres? A-t-on eu le temps de discuter à l’avance de ce qui arriverait au moment du décès, ou des arrangements funéraires, etc.

Quand j’ai commencé à réfléchir à tout ce que j’ai ressenti, fait ou vécu au cours des trois dernières années, et à tenter d’organiser mes pensées, j’ai d’abord pensé que je suivrais une « ligne de temps » : les premiers mois seraient comme ceci… les suivants comme cela… et ainsi de suite, jusqu’au moment présent. C’est d’ailleurs ainsi que bien des livres sur le deuil sont structurés.

J’ai toutefois constaté qu’à peu près rien de cette période n’avait été linéaire, à part le temps. J’avançais et je reculais; j’avais des hauts et des bas; une mauvaise journée pouvait être suivie d’une bonne journée puis d’une journée affreuse; j’étais parfois éteint, parfois allumé.

J’ai trouvé plus utile de classer mes expériences en trois catégories selon qu’elles représentaient pour moi de petits problèmes, de moyens problèmes ou de grands problèmes, et j’ai constaté que, souvent, même les petits problèmes me semblaient insurmontables et paralysants, et souvent étonnamment difficiles à résoudre.
 

Les petits problèmes

La vie domestique. Bien souvent, les petites difficultés étaient de nature domestique. Heureusement, c’était moi le cuisinier de la famille; je n’ai donc pas eu besoin d’apprendre à faire la cuisine. J’ai toutefois dû apprendre à cuisiner pour une personne, à manger seul, à trouver une place où m’asseoir. J’ai produit beaucoup de restes avant d’apprendre à réduire les quantités. Je devais mettre la table pour une personne. Il me fallait trois jours pour remplir le lave-vaisselle. La télé ou la radio sont devenues mes convives, alors que j’essayais de combler le vide par quelque chose de significatif. Mais comme la communication était toujours unidirectionnelle, ni la télé ni la radio ne répondaient à mes questions.

Je n’avais presque jamais fait de chèque puisque c’est S. qui s’occupait des finances. Il m’a d’abord fallu retrouver tous les comptes. J’ai même payé la facture d’eau pour notre ancienne maison pendant six mois avant de m’apercevoir que le compte lié à ma carte bancaire devait être mis à jour. S. dressait méthodiquement la liste de tous les chèques dans le chéquier à l’encre noire, et j’ai continué à faire comme elle, en utilisant le même chéquier et un stylo à l’encre noire. Cela fait trois ans déjà, et je ne suis pas encore prêt à changer de méthode.

S. était particulièrement organisée (comme je le suis) pour faire la lessive. Tout se faisait de façon ordonnée, et il m’a fallu de nombreuses brassées avant de maîtriser son art de plier les chandails, les sous-vêtements ou la literie. Je dois admettre que c’est plus agréable quand tout est bien plié, et peut-être m’accrochais-je à cela aussi. Mais je ne pleure plus quand je plie mes vêtements.

S. veillait à ce que mes vêtements n’aient jamais l’air usés et m’en achetait des neufs (ou me disait qu’il était temps que je le fasse en me traînant dans les magasins). Non pas que j’en étais incapable, mais parce que ce n’était pas important pour moi. Récemment, j’ai eu besoin d’une nouvelle ceinture pour en remplacer une toute usée, mais je n’arrivais pas à faire cet achat. Je ne comprenais pas trop pourquoi, mais j’ai compris graduellement que j’avais acheté cette ceinture lors d’un voyage que nous avions fait ensemble au Portugal; j’avais l’impression que remplacer cette ceinture serait comme oublier ce voyage. Mais comme j’ai besoin de faire tenir mon pantalon, je porte la nouvelle ceinture. J’ai toutefois fait un compromis avec moi-même : la vieille ceinture demeure accrochée sur le support à ceintures.

S. avait un faible pour les chaussures. Des mois après sa mort, en réorganisant le garde-robe, j’ai trouvé une paire de chaussures flambant neuves dans leur boîte. J’achetais très rarement des chaussures. Au cours des derniers mois, j’en ai acheté six paires. Je pense qu’elle doit sourire, et peut-être même qu’elle s’immisce en moi.

Le quotidien. Les petites choses étaient parfois de simples moments du quotidien où son absence se faisait cruellement sentir : quand je quittais la maison sans qu’elle me tende mon café ou m’embrasse en me souhaitant bonne journée; rentrer dans une maison sans aucun bruit, sans entendre sa voix accueillante (une veuve m’a raconté qu’elle avait vécu la même chose et qu’elle avait réglé le problème en laissant la radio allumée quand elle partait – ça marche).

Certaines dates anniversaires sont toujours difficiles pour moi – son anniversaire, notre anniversaire de mariage, le jour de son décès – je vais toujours lui rendre visite au cimetière ces jours-là.

Jusqu’à tout récemment, chaque fois que je me rendais à l’hôpital où elle s’est éteinte, j’arrêtais quelques instants à l’unité des soins intensifs pour un moment de réflexion. Ce besoin semble s’être dissipé.

Et parfois, dans les premiers temps, le simple fait de sortir du lit était pénible.
 

Les moyens problèmes

La répartition de ses biens. Que faire de ses vêtements, de ses bijoux, de son matériel de couture et de courtepointe, de sa bicyclette, de sa voiture, de ses vêtements de jardinage, etc.? Avec l’aide de ses sœurs et amies, une bonne partie de ses biens ont trouvé de nouvelles propriétaires satisfaites. Certains ont été vendus aux enchères au profit d’un organisme. D’autres ont été donnés à des organismes qui aident les femmes à réintégrer le marché du travail. Sa robe de mariage est allée à un programme qui recycle de tels articles pour les femmes qui en ont besoin. Parents et amis ont trouvé des souvenirs qui revêtaient une importance particulière pour eux. Nous n’avons presque rien jeté. J’étais content de cela, même si c’était difficile; j’essayais toujours d’imaginer ce qu’elle aimerait que je fasse avec ses affaires. Cette tâche est pratiquement terminée, et il me reste très peu de choses à distribuer. Peut-être aussi vais-je conserver quelques articles qui me sont chers.

Le sommeil. Je trouvais particulièrement difficile d’aller me coucher dans un grand lit à moitié vide. Au début, je dormais de « mon » côté, cramponné à un oreiller; ensuite j’ai dormi de « son » côté. Maintenant je me promène simplement des deux côtés sans importance. Je m’ennuie de ses pieds froids, de son baiser de bonne nuit et de me réveiller à ses côtés, mais c’est vivable.

Les rapports avec les autres. Que sont devenus mes rapports avec mon entourage? Je me demandais (et me demande encore parfois) comment les gens allaient me percevoir. M’éviteraient-ils? Auraient-ils pitié de moi? Viendraient-ils me voir? Que devrais-je leur dire? Me laisseraient-ils tomber? Je me demandais même, bizarrement, si mes belles-sœurs seraient encore de ma famille maintenant que S. était morte, et ce que je serais pour elles. Elles m’ont dit que j’étais le frère qu’elles n’avaient jamais eu (et non pas seulement le mari de leur sœur), ce qui me fait un grand bien. Nous considérons toujours que je suis leur beau-frère et qu’elles sont mes belles-sœurs, même si ce n’est peut-être pas le cas au sens de la loi.

J’ai trouvé particulièrement difficile, même si c’était inévitable, de rencontrer des gens qui n’étaient pas au courant de la mort de S. Au début, quand ces gens me demandaient comment ça allait, je lançais « pas très bien… S. est morte il n’y a pas longtemps ». La conversation s’arrêtait net, mais je ne savais pas que dire ou que faire d’autre. J’ai rendu ces personnes très mal à l’aise, je le voyais bien. J’ai alors essayé de penser un peu plus à elles et moins à moi, et j’ai trouvé ce que je devrais dire : que j’étais triste de leur annoncer que S. était décédée très soudainement en décembre, d’une forme de leucémie à évolution très rapide. Cette formule semblait fonctionner; je transmettais ainsi un sentiment de base et répondais aux questions que ces gens se posaient sans doute : quand était-elle morte, comment et de quoi. De cette façon, ils ne se retrouvaient pas forcés de poser ces questions.

Le travail. Comment et quand devrais-je retourner au travail? Heureusement, je suis entouré au travail de femmes qui travaillent dans le domaine des soins palliatifs qui se sont bien occupées de moi et qui m’ont grandement réconforté. Je suis vraiment choyé que ces femmes aient pris le temps (bien des heures) de m’écouter, de m’aider et de m’encourager. Mes quelques amis et collègues masculins ont été patients avec moi et m’ont écouté quand j’en avais besoin. Peut-être se demandent-ils comment ils réagiraient si leur femme mourait?

Les voyages. S. et moi adorions voyager ensemble, que ce soit pour découvrir des régions d’Europe (notamment des vacances à vélo en Autriche) ou faire des voyages de deux ou trois semaines en auto au Canada ou aux États-Unis. J’ai continué à voyager. Je pense que c’est encore pour m’évader, et parfois pour trouver un peu de paix dans un endroit où personne ne me connaît. Mais ce n’est pas comme avant.

Mon premier voyage après la mort de S., c’était à Washington, trois mois après son décès, pour le 90e anniversaire de mon père. J’ai pleuré chaque fois que j’allais à un endroit que nous avions découvert ensemble, j’ai dû me ranger sur le côté de la route à de nombreuses reprises. Je pleurais la nuit, le matin, seul et avec ma famille. Nous avons parlé de S. et avons aussi évité de parler d’elle. L’impact de son départ était partout. Récemment, j’ai fait mon cinquième voyage à Washington depuis la mort de S., et tout s’est bien passé.

À l’été 2009, j’ai fait le voyage de vélo en Allemagne que S. et moi avions planifié, en compagnie de deux amis allemands de très longue date. J’ai fait mon premier voyage solo en voiture en 2010; je me suis rendu à Drumheller en arrêtant chez des amis en cours de route pour recevoir leur soutien. J’ai aimé le voyage de vélo, mais je me suis senti très seul en voiture.

Les visites au cimetière. Au début, j’y allais toutes les semaines. Je nettoyais la plaque, replaçais les fleurs et restais assis là pendant une heure ou plus. Maintenant j’y vais à l’occasion, j’apporte habituellement des fleurs, je reste là quelques instants pour réfléchir et parler à S., en profitant du soleil et des bernaches, quand il y en a. Dernièrement, une de nos amies (plutôt une amie de S.) m’a demandé de l’amener au cimetière pour qu’elle sache où c’était. Ce fut une visite agréable, durant laquelle nous avons échangé des souvenirs et j’ai appris des détails sur la vie de S. avant que je la rencontre. Cette amie m’a aussi rapporté les propos de S. sur l’importance de notre mariage. Ce fut tout un cadeau.
 

Les GRANDS problèmes

À la recherche de S. Quand je repense à notre vie conjugale, c’est comme s’il ne s’était pas passé une seule journée sans qu’on se parle. Même lorsque l’un de nous était en déplacement à l’extérieur, nous tâchions de nous parler tous les jours. Sans doute que j’exagère et que nous avons sauté des journées, mais c'est comme si nous étions toujours en contact. Nous étions de bons compagnons l’un pour l’autre, si bien qu’après sa mort, je n’arrivais pas à croire que nous étions séparés. Je sentais sa présence partout dans la maison, mais je me demandais si c’était vrai. Je suis allé voir un médium/spiritiste à trois reprises simplement pour essayer d’entrer en contact avec elle. La première fois, j’étais extrêmement angoissé et j’ai dit que je « voulais être sûr qu’elle allait bien ». C'est étrange de penser à cela au sujet d’une personne décédée, mais ça ne me semblait pas farfelu du tout.

Encore aujourd’hui lorsque je roule en auto, il m’arrive de me demander où elle est et ce qu’elle fait; parfois je touche le siège d’à côté et je la sens près de moi. Je ne sais pas où elle est, mais je sais que son essence ou son esprit est quelque part. Et j’ai l’impression que je peux l’avoir avec moi chaque fois que j’en ai envie; je n’ai qu’à penser à elle, et parfois je sens sa présence à mes côtés.

M’accrocher à elle et la laisser aller. Je ne voulais vraiment pas la perdre; elle était ce que j’avais de plus précieux dans la vie, mais pour que je puisse continuer ma vie – peu importe ce que ça veut dire – il me fallait essayer de la « laisser aller », ou à tout le moins de relâcher prise. Pour l’instant, je trouve que je m’en tire plutôt bien.

Elle était ma meilleure amie et j’avais pleine confiance en elle; on allait bien ensemble et je ne m’imaginais pas vivre sans elle; c’est beau de se dire qu’on vivra ensemble « jusqu’à ce que la mort nous sépare », mais quand ça arrive, c’est une autre histoire.

Il m’arrive encore de faire un saut en arrière et de souhaiter qu’elle soit toujours en vie; peut-être que, physiquement, nous ne sommes plus sur le même chemin, mais dans ma tête, nous sommes dans le même espace-temps.

Les projets : s’en détacher mais s’en inspirer..Comme je l’ai déjà dit, S. et moi avions un grand sens de la planification et de l’organisation. Lorsque nous avons emménagé dans notre nouvelle maison, nous avons dressé la liste des changements, rénovations et améliorations nécessaires et planifié le tout sur quatre ans. Après sa mort, cette liste est devenue ma bouée de sauvetage, et je me suis employé énergiquement et méthodiquement à réaliser tous les travaux en moins de trois ans.

J’ai fait à peu près tout ce que nous avions prévu : les rénovations, le mariage de mon fils et de ma belle-fille et la visite subséquente de leur demeure, le 90e anniversaire de mes deux parents, un voyage en Alberta et en Allemagne et deux autres en France. Sans elle, ça n’a pas été facile, mais tout est fait maintenant; j’ai le sentiment d’être arrivé au bout de la liste de nos projets communs.

À présent, au lieu de planifier des années à l’avance, je ne planifie plus rien au-delà de six mois; je ne veux plus jamais avoir à composer avec un futur éloigné et incertain. Il m’arrive parfois de trouver trop longue une planification sur une semaine. De cette façon, je me sens moins obligé de faire des choses (je ne fais pas que planifier, j’accomplis) et ça me permet de réagir à ce qui se présente.

Croire en une quelconque vie après la mort. C’est une grosse affaire pour moi; une affaire qui accapare mon temps, mon esprit, mes conversations et mes appels à l’aide. Je n’ai rien pour le prouver, mais j’en suis venu à penser qu’il y a quelque chose après la mort. Quand S. est morte après m’avoir serré la main une dernière fois, j’ai tout de suite su qu’elle n’habitait plus son corps. Elle l’avait quitté, mais je la sentais quand même présente, et c’est encore le cas aujourd’hui.

Je n’ai vraiment aucune preuve tangible à donner. Peut-être que les sensations et les pensées qui me viennent quand je sens sa présence ne sont rien d’autre que des changements neurologiques qui se produisent en moi et qui seraient dus au développement d’habitudes ou de circuits neuronaux, mais peut-être pas. Est-ce que tout ce qui est vrai doit nécessairement avoir une cause physique ou probante? Est-il nécessaire de faire des études empiriques pour savoir pourquoi un livre est agréable à lire ou pourquoi un tableau nous interpelle ou pourquoi la musique suscite certaines émotions? Pourquoi les gens sont heureux quand il fait beau et ont le cafard lorsque le ciel est gris? Pourquoi s’émerveille-t-on devant un ciel tout étoilé? Pourquoi deux personnes s’aiment ou se détestent? Peut-être qu’il y a des raisons, mais peut-être pas. Et même quand il y a des raisons, est-ce si important de les connaître? Je n’ai tout simplement pas le temps de répondre à ces questions.

Développer une conception de ce qui fait qu’une personne est une personne et découvrir l’« âme » ou l’« esprit ». J’ai beaucoup réfléchi à cela, mais en fin de compte, j’ai senti le besoin de faire l’exercice. Selon moi, si l’on fait abstraction de la personne physique, on dégage des processus cognitifs et émotionnels ainsi qu’une âme qui constitue l’essence même de ce que la personne est. Visuellement, on pourrait illustrer le tout par trois cercles qui se recoupent au sein d’une personne. Lorsque ces processus se recoupent parfaitement en nous, nous sommes en paix; lorsqu’ils ne se recoupent pas, nous sommes perturbés. Et lorsque deux personnes arrivent à synchroniser chacun de leurs trois éléments entre elles, cela prend l’apparence de six cercles qui se recoupent complètement au niveau de l’émotif, du cognitif et de l’âme, et c'est l’harmonie dans le couple.

Et lorsqu’une personne meurt, les domaines du cognitif et de l’émotif disparaissent peut-être (ou peut-être pas?), mais, selon les lois de la conservation de la matière et de l’énergie, l’âme subsiste… quelque part.

Avoir peur de mourir ou de la mort. Je ne m’en fais plus avec ces questions. S. restera pour moi un exemple de la bonne façon de mourir : elle a accepté que la médecine ne pourrait pas la garder en vie (certainement pas, car autrement elle voudrait vivre), que sa vie était terminée, et ce, sans résistance. Elle est morte entourée des siens et de soins médicaux qui n’ont pas pu la guérir. J’espère avoir la même chance. J’entends continuer de vivre une bonne vie selon mes principes, et lorsque cela ne sera plus possible, je ne vois pas pourquoi j’essaierais d’éviter l’inévitable.

Trouver de l’aide. Parce que j’enseigne dans le domaine des questions entourant la mort, on pourrait penser que j’aurais vécu facilement mon deuil après la mort de S., mais ce ne fut pas le cas. J’ai quand même eu la chance d’être entouré d’un formidable groupe de collègues spécialisés dans ces questions. Et j’ai pris conscience que j’avais besoin d’aide; que je ne m’en sortirais jamais seul. Le père F. est le prêtre de la paroisse de S.; c'est lui qui a administré le sacrement de l’onction des malades, qui a célébré son service anniversaire et qui a présidé la cérémonie d’inhumation de ses cendres. Presque toutes les semaines pendant près de deux ans, je suis allé voir ce prêtre qui m’a écouté, guidé, conseillé et encouragé quand je lui exprimais ma peine et ma confusion. Je lui suis très reconnaissant de m’avoir fait cette offre, que j’ai acceptée sur le tard : « Si vous avez besoin de parler à quelqu’un, n’hésitez pas à m’appeler. » Il ne savait peut-être pas dans quoi il s’embarquait en me disant cela. Nous nous voyons maintenant une fois par mois.

Je ne suis pas encore sorti du bois, comme on dit, parce que je continue à me découvrir comme personne, et non en tant que partenaire de S. ou en tant que mari ou en tant que veuf. Et à l’occasion, je décèle encore un sentiment qui me pertube et que je qualifierais de « culpabilité du survivant » : que j’aurais dû mourir avant S.
 

Ce qui m’a aidé

Les gens. La famille ne m’a jamais laissé tomber; elle prend soin de ma santé émotionnelle, physique et mentale. Les amis, autant ceux de S. que les miens et les nôtres, ne m’ont jamais abandonné; ils venaient me voir, me téléphonaient, respectaient mes volontés et me faisaient part de leurs soucis. Mes collègues de travail m’entouraient et s’enquéraient de mon état; ils me faisaient toujours passer avant leurs tâches du jour, pouvaient m’écouter pendant des heures et me donnaient des conseils.

La lecture. J’ai lu de nombreux ouvrages sur la mort et le deuil, des articles scientifiques, des livres sur la spiritualité et la méditation, des textes philosophiques (je n’arrive pas à croire que j’ai eu du plaisir à lire Aristote, que j’étais pourtant incapable de comprendre à l’université); de la poésie, des courriels et des powerpoints qu’ont m’envoyait et des récits autobiographiques d’autres endeuillés. Une amie et collègue m’a apporté une pile de livres et m’a dit de prendre tout ce qui m’intéressait; ce fut une excellente idée puisque ni elle ni moi ne savions à l’époque ce qui susciterait un écho chez moi.

La musique. Parfois j’aimais écouter des chansons à texte et parfois de la musique instrumentale seulement; parfois c’était des chants a capella et parfois des mélopées. J’ai écouté toutes sortes de styles : du classique, du jazz, du folk, du blues, de la pop; parfois c’était des artistes familiers (Joni Mitchell, Frank Sinatra, Fred Astaire, James Taylor, Willie Nelson, Bob Dylan, John Denver, ABBA) et parfois des découvertes (Jorma Kaukonen). Parfois je donnais toute la place et toute mon attention à la musique, et parfois je la laissais jouer en toile de fond. Les paroles de certaines chansons ont pris un sens nouveau.

Parler, écouter et réfléchir. Sans doute que mes amis, ma famille et mes collègues pensaient que je n’arrêterais jamais de parler lorsqu’ils m’ouvraient la porte en me demandant « comment ça va? »; j’avoue que des fois j’étais incapable de me contenir, mais jamais ils ne m’ont laissé là. J’ai écouté – très attentivement – les histoires d’autres personnes qui avaient perdu quelqu’un (un ami, un parent, un collègue, un patient) pour y trouver des similitudes et des idées qui m’aideraient.

J’ai passé beaucoup de temps à retourner toutes les idées dans ma tête, à essayer de trouver du sens à tout cela, à mettre de l’ordre et à prendre des décisions, une heure à fois, un jour à la fois.

Demander de l’aide. Je me suis vite aperçu que j’avais besoin d’aide. Je me considère comme un être indépendant, pour qui aider les autres est presque un réflexe naturel. Je ne pouvais toutefois aider qui que ce soit si j’avais autant besoin d’aide moi-même. Et maintenant que j’y pense, peut-être qu’en demandant et en acceptant de l’aide, j’aidais indirectement d’autres personnes à donner de l’aide qu’ils avaient besoin de donner.

Ne pas me soucier de ce que les autres peuvent penser. Pourquoi essayer d’avoir l’air inébranlable? C’était impossible. J’ai constaté que ce que les autres pensaient n’était pas vraiment important; il fallait que je sois moi-même.

Bizarrement, S. aura été sans le savoir une grande ressource pour moi. Je n’en suis toutefois pas étonné. Elle nous a poussés (m’a poussé) à déménager dans une nouvelle maison dont une seule personne pourrait s’occuper. Le sens de l’organisation et l’attitude par rapport à la vie et la vie domestique que nous avons développés durant notre union m’a donné la structure dont j’avais besoin pour vivre au quotidien.

Nous discutions souvent elle et moi des principes qui doivent gouverner nos décisions et nos actions, et il m’arrive encore d’y repenser quand j’en ressens le besoin ou quand la confusion ou la peur s’installent en moi. Chaque fois que j’étais envieux de ce que d’autres avaient et que nous n’avions pas, elle changeait toujours de perspective pour que je puisse voir à quel point ce que nous avions était mieux que les autres, puis à voir qui je pourrais aider et de quelle façon. Au lieu de toujours déprimer ou de me morfondre, le fait d’aider les autres m’a aidé moi-même et m’a redonné le sentiment d’avoir un but dans la vie.

S. faisait toujours en sorte que notre demeure et notre environnement soient attrayants, relativement dépouillés, bien rangés et organisés, tandis que je me concentrais plutôt sur l’aspect fonctionnel des choses. C’est devenu presque instinctif pour moi maintenant de rechercher l’harmonie, la paix et la beauté autour de moi. Le fait de conserver ses habitudes (stylo à l’encre noire, lessive bien pliée, etc.) me permet de la remercier, de la respecter et tout simplement d’honorer sa mémoire.

Nos discussions sur les choses importantes de la vie m’ont d’abord aidé à accepter sa mort; elles m’aident maintenant à continuer à vivre en respectant les choses importantes de la vie.

Je suis véritablement un homme choyé. S. a non seulement contribué à ce que je le sois, elle m’a aussi aidé à le reconnaître.
 

Dénouement

Un an après la mort de S., j’ai fait un voyage de vélo en France en solitaire. C’était le voyage que S. et moi aurions pu faire à la suite de nos cours de français. Au début, c’était un voyage pour nous deux, et à la fin ce fut un merveilleux voyage pour moi. Je suis retourné en France l’année suivante (Paris, Dijon, Lyon et une petite ville du Sud), et ce fut une agréable aventure.

Quelques mois après mon deuxième voyage en France, je suis allé en Islande et j’ai eu énormément de plaisir. J’ai visité un endroit où je n’avais jamais prévu aller et j’ai rencontré des gens extraordinaires avec qui j’ai partagé des repas, pris un verre, participé à des activités, vu des aurores boréales, échangé des histoires et renoué avec le sens de l’aventure.

Je dois toutefois avouer qu’il m’arrive encore de souhaiter pouvoir danser une autre fois avec elle, la voir sourire, entendre sa voix, tenir sa main, et peut-être que cela arrivera un jour, dans une autre vie.

Si vous avez vécu la mort d’un être cher, je vous remercie d’avoir lu mon histoire et j’espère que vous y avez trouvé quelque chose qui vous viendra en aide à vous ou à d’autres. Et si jamais vous avez l’occasion de partager votre expérience avec d’autres, vous découvrirez peut-être que cela aura non seulement pour effet de les aider eux, mais de vous aider vous aussi.

Par : Maria